L'Atlantide en Crète

L’ombre pour la proie

par Pierre Jarnac

 

L'Hypothèse dite égéenne n'est apparue dans les livres consacrés au mystère de l'Atlantide que vers 1970. C’est en effet en 1969 que parut un premier ouvrage remarqué " sur cette question. Il s’agissait de " L’Atlantide, la vérité derrière la légende ", co-signé par un sismologue grec et un chercher anglais, MM. Galanopoulos et Bacon. Puis il y eut " Crète épave de l’Atlantide " de Michel de Grèce, et surtout " L’Atlantide redécouverte " de l’ethnographe anglais J.V. Luce.

Les auteurs étaient unanimes à accréditer le récit de Platon. Pour eux, l'exceptionnelle civilisation atlante décrite par le vieux philosophe avait une existence historique.

A la seule distinction qu'il ne s'agissait pas d'Atlantes mais de Crétois.

Des documents connus en Égyptologie ont permis de déterminer que vers 2500 avant Jésus-Christ, à l'époque de la IVe dynastie, lesquels la Crète conserva son prestige et les habitants de l'île de Crète et des îles environnantes avaient formé un vaste empire commercial qui dominait tout le bassin méditerranéen.

Leur capitale, Cnossos, se distinguait par une anticipation technologique tout à fait exceptionnelle. Les maisons étaient dotées de l'eau courante et bordées de trottoirs. L'art s'y distinguait, triomphant. De vastes mosaïques murales alliaient le souci de la vérité à un goût exquis. La Méditerranée était le champ clos de leur prospérité. Leur puissance navale, civile et militaire était sans équivalent. Ils trafiquaient avec la Grèce, Mélos, Syra, Chypre, Délos, la Syrie et entretenaient des relations suivies avec l'Égypte. C'est ainsi que leurs techniciens, ingénieurs et architectes, collaborèrent à l'édification des pyramides de Senousret II et d'Amenemhat III.

Le pays de Keftiu

Mille ans passèrent encore ainsi pendant lesquels la Crète conserva son prestige et ses mystères aux yeux des autres peuples méditerranéens. Puis au milieu du Xve siècle avant notre ère, il y eut un grand silence. Jusqu'au règne d'Aménophis II (1444-1412 avant J.C.), en effet, les documents égyptiens mentionnèrent l'existence de la Crète sous le nom de Keftiu, qui est le synonyme du mot akkadien Kap-ta-ra, qui signifie "une mer au-delà de la mer supérieure". Puis, quelques décennies plus tard, il s'avère que les Égyptiens se plaignent de ne plus pouvoir commercer avec ce pays de Keftiu. On en est informé par le papyrus dit d'Ipuwer, intitulé : " Les admonitions d'un Sage égyptien.".

Ce papyrus décrit le commerce extérieur de l'Égypte, laquelle dépendait des pays étrangers pour le bois et les substances aromatiques. Or, l'interruption des échanges commerciaux compromettaient gravement les habitudes prises

" Personne aujourd'hui, se lamente le scribe égyptien, ne fart plus voile vers le nord, jusqu'à Byblos. que ferons nous pour le cèdre nécessaire à nos momies ? Les prêtres étaient ensevelis avec les produits importés, et les nobles étaient embaumés avec les huiles qui venaient d'aussi loin que Keftiu, mais aujourd'hui ces produits n'arrivent plus... "

Que s'est-il donc passé ?

On ne le sut avec certitude qu'au début du XXe siècle... C'est en 1900, effectivement, que l'archéologue Sir Arthur Evans découvrit à Cnossos, au nord de l'île de Crète, les vestiges d'une formidable cité qui s'avéra être la capitale du fameux roi Minos, fils d'Europe enlevée par Zeus.

Jusqu'alors on ne connaissait ce personnage qu'à travers les récits d'Homère et la mythologie grecque. Thésée et le Minotaure, Ariane et le labyrinthe, Europe et le taureau, la naissance de Zeus dans la grotte du mont Ida, l'ingéniosité de Dédale ...tout cela désormais se retrouvait, ou pour le moins s'interprétait.

Ainsi, lorsqu'Evans dégagea le palais du roi Minos, qui se présentait comme un vaste ensemble de 20000 mètres carrés, tes bâtiments groupés autour de la cour centrale lui apparurent sans équivoque comme étant à l'origine de ce fameux labyrinthe...

Pour distinguer les vestiges bien particuliers de ce qui fut peut-être la première civilisation européenne, Arthur Evans les qualifia comme étant issus de la civilisation minoenne, du nom de ce roi fabuleux Minos.

Dès lors, les fouilles de Cnossos donnèrent le coup d'envoi d'une série de découvertes à travers toute la Crète et ses îles satellites: Mallia, Phaïstos, Zarko, et...Thêra.

Thêra l'île ronde

Thêra, autrefois connue sous les noms de Kallistê - la plus belle île - ou de Strongylé -Ile circulaire - fait partie de l'archipel de Santorin, situé à 120 km au nord de la Crète. La plus grande de toutes est en forme de croissant, elle est environnée de Théresia, au nord-ouest et d'Aspronisi, au sud-ouest. Au milieu de la baie se dresse le dôme fumant du Nea Kaméni. Santorin est, en effet, un des seuls foyers volcaniques encore en activité en Méditerranée. Partout, des falaises abruptes de pierre ponce, de lave et de cendre, plongent dans les eaux profondes de la mer.

Ancien cône formé par des éruptions à la fin du Pliocène et au début du Quaternaire, l'île de Thëra avait alors 15 km de diamètre. Formée de tufs volcaniques et calcaires, de lacs, elle fut le centre d 'une première éruption volcanique voici 25000 ans. Des cendres se répandirent alors sur toute la partie sud de. la Méditerranée.

Puis un nouveau cône se forma, et le volcan se tut pendant des millénaires. Mais ce fut pour mieux se réveiller 23500 ans plus tard. Car c'est aux environs de 1450 avant JC, que le volcan de ('île de Thêra explosa littéralement, crachant même son magma igné et soulevant un nuage de poussière suffisamment épais pour obscurcir le ciel jusqu'en Égypte. Au vu de ce phénomène cataclysmique, dit-on, le pharaon Aménophis III l'interpréta comme le courroux des dieux et s'empressa de faire la paix avec ses voisins.

La mer se couvrit de boue et de pierre ponce en si grande quantité que la mer Égée du sud fut pendant longtemps impraticable à la navigation. On retrouve là, l'observation de Platon indiquant qu'au lendemain de la submersion de l'Atlantide, "l'océan était devenu difficile et inexplorable.

Bientôt, les cendres retombèrent partout où elles étaient en suspension, jusqu'à former une couche de trente à soixante centimètres. Thérâ et Thérésia devinrent de véritables déserts, se couvrant d'une couche de déjection volcanique de 30 à 45 mètres d'épaisseur!

Sur l'île de Crète elle-même, pourtant distante de 120 km, les cités minoennes furent ensevelies sous près de 30 centimètres de cendre et il en fut ainsi des côtes de la Grèce jusqu'au delta du Nil. De nos jours encore, des prélèvements effectués au sud de la Crète ont démontré qu'à des profondeurs même considérables, 3700 m, il était encore possible de retrouver des traces de cette cendre volcanique provenant de l'explosion de 1450 avant notre ère.

Raz-de-marée en Méditerranée

Consécutivement à l'explosion, une vague énorme se souleva en réaction au formidable mouvement des eaux dans la partie centrale du volcan (strongylé) qui s'était effondré sous l'impact. Il s'ensuivit un gigantesque Tsunami qui balaya toutes les côtes de la Méditerranée orientale, dévastant complètement toutes les villes et lieux de peuplement à l'intérieur et sur le pourtour de la mer Égée. Seules, ou à peu près, les villes de Palaikastro et Zokro, situées très à l'Est de la partie basse de la Crète, semblent avoir échappé aux pires effets de cette dévastation.

Depuis les découvertes d'Evans à Cnossos, il est apparu aux archéologues que cette déflagration paroxysmique fut à l'origine de l'effondrement de la civilisation minoenne. Dès lors, les survivants de ce royaume moribond s'expatrièrent à travers toute la Méditerranée, laissant derrière eux des champs de ruines, des palais dévastés et une végétation anéantie pour des dizaines d'années.

Ils se dispersèrent alors aux quatre coins de la mer Égée. A l'ouest, vers l'Italie du sud et la Sicile; au nord, vers les Cyclades et l'Atlantique; à l'est, vers la route de Rhodes, de Chypre et du Levant; au sud enfin, vers l'Égypte où leur influence fut prépondérante.

La puissance minoenne n'étant plus qu'un souvenir dans le bassin méditerranéen, les Phéniciens qui n'attendaient qu'une occasion propice pour y assurer leur suprématie, se lancèrent à l'assaut des mers et multiplièrent leurs comptoirs jusque sur les bords de l'Atlantique.

L'Atlantide-Santorin

Le résultat des fouilles de Sir Arthur Evans en étaient encore à leurs prémisses, lorsque le 19 Février 1909, le journal londonien The Times publia, dans sa rubrique archéologique, un article non signé intitulé

"Le continent perdu". Son auteur, qui se révéla être K.J. Frost, professeur d'histoire ancienne à la Queen's University de Belfast, supposait que la fabuleuse légende de l'Atlantide n'était autre que le souvenir tenace de la puissance minoenne.

" En tant que puissance économique et commerciale, écrit-il, Cnossos et ses villes alliées se trouvèrent détruites au moment même où elles paraissaient les plus fortes et les plus éloignées du danger. Ce fut comme si le royaume tout entier avait été englouti sous les flots, comme si l'histoire de l'Atlantide était vraie. Le parallèle n'est pas gratuit. S'il existe un rapport entre les récits que nous possédons sur l'Atlantide et l'histoire de la Crète, il semble presque certain que nous trouvons là un souvenir des Minoens... La description d'Atlantis qui nous est donnée dans le Timée et le Critias, offre des traits si typiquement minoens que même Platon n'aurait pu inventer de tels détails, insoupçonnés à son époque. "

Plus tard, Frost développera encore son hypothèse dans un autre article ayant pour titre : " Le Critias et la Crète minoenne ". Cette fois, il s'attacha à mettre en parallèle les descriptions de Poséidon fournis par le récit platonicien et les éléments caractéristiques de la civilisation du roi Minos.

En effet, argumentait Fros, les détails que donne Platon sur un grand port, de luxueuses salles de bains, un stade, le sacrifice des taureaux, tout concorde avec les particularités de la Crète minoenne. Notamment, avec la cérémonielle d'un taureau qu'on voit souvent représentée sur des céramiques crétoises.

Mais aussi subtile qu'elle fut, cette théorie tourna court. Elle ne trouva aucun écho, ni dans les cercles spécialisés ni dans l'opinion publique. Puis la première guerre mondiale arriva, et Fros mourut au champ d'honneur.

Les preuves du séisme

Vingt ans plus tard, cependant, cette association d'idées Atlantide-Santorin fut reprise par L.S. Berg en 1928. Mais en l'état des fouilles, elle n'était fondée que sur l'intuition.

En 1932, un jeune ephor grec (conservateur d'antiquités), Spyridon Marinatos, se trouvait en Crète, s'interrogeant sur la disparition brutale de la culture minoenne, lorsqu'au cours d'une série de sondages sur la plage d'Amnisos, ancien port de la capitale du roi Minos, il dégagea les fondations d'une ancienne maison au pied de laquelle il eut la surprise de découvrir une fosse remplie de galets de pierre ponce.

Sans tirer de conclusions hâtives, il poursuivit ses recherches jusqu'au moment où il dégagea des orthostrates qui semblaient être jetées pêle-mêle.

Ce terme désigne des dalles de pierre dressées verticalement qui surmontaient les soubassements de certains monuments de la haute antiquité.

II semble évident que ces pierres avaient été éjectées de leur emplacement normal, comme par l'effet d'une énorme masse d'eau qui se retirait en force.

II conclut que le port crétois d'Amnisos avait été détruit par un raz-de-marée. Et que cet anéantissement ne pouvait être séparé de la disparition soudaine de la civilisation minoenne.

En 1939, il rassembla l'ensemble de ses observations dans un article publié par la revue anglaise " Antiquity " sous le titre: " La destruction volcanique de la Crète minoenne ". Les éditeurs de cette publication y ajoutèrent une note informant les lecteurs qu'à leur avis cette hypothèse avait besoin d'être étayée par d'autres preuves, et exprimèrent l'espoir que de nouvelles fouilles soient entreprises pour permettre de résoudre le problème.

Inspiration n'est pas identification

La seconde guerre mondiale passa avant qu'il ne fut possible de répondre à ces exigences scientifiques. II fallut attendre le début des années soixante avant que le sismologue grec Galanopoulos reprenne cette hypothèse, non sans la modifier.

Pour lui, l'identification de Santorin avec l'Atlantide ne fait aucun doute. Des fouilles entreprises sur l'île de Thêra lui révélèrent les ruines d'édifices indubitablement minoens, dévastés par une éruption. Un de ses collègues, le Hongrois Peter Haedervaari, calcula que l'explosion de Santorin avait du être quatre fois plus forte que celle du Krakatoa en 1 883. Ce volcan situé entre Sumatra et Java, dans le détroit de la Sonde, fut à l'origine d'une effroyable explosion qui causa la mort de 360000 personnes et ravagea 290 villes et villages. Tout comme l'archipel de Santorin, celui de Krakatoa était composé de trois îlots disposés en cercle.

Au vu de ces constatations, il apparaissait comme tout à fait évident que Platon s'était inspiré de la fin brutale de la civilisation minoenne, aussi bien qu'il en avait emprunté toutes les brillantes caractéristiques. Ce qui permit à Galanopoulos d'écrire de façon convaincante : "Les atlantes et la Crète de Minos se fondent désormais en une seule image : un État riche, puissant, qui est théoriquement une théocratie ancienne sous un prêtre-roi, mais en réalité, une haute bourgeoisie, frivole et intelligente, aimant les spectacles étranges et les sports, portant des vêtements d'une élégance subtile, utilisant des céramiques d'une grande beauté, vivant dans l'égalité des sexes, si rare dans l'Antiquité; une civilisation décadente, fascinante, délicieuse et condamnée".

Or, admettre cette identification, c'est faire un tri parmi les données fournies par le texte platonicien. La date du cataclysme, d'abord -9000 ans avant Solon-; la localisation ensuite: "au delà des colonnes d'Hercules" - que l'on associe généralement à Gibraltar-. Pour ce cas cependant, Galanopoulos a une explication : ce terme, dit-il, était utilisé à propos de deux promontoires de la côte sud du Péloponnèse, près de Mycènes, qui faisaient face à la Crète. Que le philosophe grec ait voulu faire référence à ces deux points et il y a toutes les chances que les Minoens et les Atlantes aient été un seul -même peuple.

Mais la thèse Atlantide-Santorin fait abstraction de cette guerre de conquête des Atlantes dont Platon fait si grand cas. Jamais les Crétois n'eurent de menées belliqueuses, et moins encore avec les Grecs qui n'en étaient qu'à leur stade primitif. II faut donc voir que Platon a vraisemblablement bâti son récit du Critias sur des souvenirs minoens, effectivement conservés par les Égyptiens qui avaient accueilli un certain hombre de survivants.

Mais le Timée demeure un texte bien distinct, dont l'histoire est toute autre, et qui n'est en aucun cas complémentaire du second. Aussi, peut-on raisonnablement le tenir pour conforme aux notes recueillies par Solon en 490 avant Jésus-Christ.

Haut de page

 

 

Art'chives : Accueil

artchives@samsara-fr.com